Robert BOURDIER


- CREYSSE -


NOTRE RIVIERE AU FIL DE L'EAU


LA DORDOGNE

 

HISTOIRE DE LA RIVIERE

Il est impossible, voire même contraire à l'histoire, d'évoquer Creysse sans parler de la Dordogne. Cette magnifique rivière, qui borde la commune sur une longueur de 5.400 m, délimitant sur sa rive gauche les communes de Montvalent et de Meyronne.
Un important trafic fluvial, durant des siècles, constitua une activité essentielle, qui fit vivre jusqu'au XIX° siècle tout un peuple de mariniers. Les bateliers se servaient d'embarcations à fond plat appelées « Gabares » ou « Argentat » du nom de la ville où se trouvaient les principaux chantiers de construction.

Les gabares descendaient le fleuve quand l'eau était dite marchande. Elles transportaient le merrain de chêne pour faire les tonneaux, la carassonne ou échalas de châtaignier, pour piqueter les vignes bordelaises, mais aussi, d'autres marchandises : des planches, des madriers, du charbon de bois et de terre, ainsi que divers produits locaux, d'importance moindre, tels que, fromages d'Auvergne ou châtaignes.

 

A l'arrière du bateau, le patron dirigeait la manœuvre avec le gouvernail, tandis que, les aides maniaient les avirons.
Parvenues à destination, les embarcations étaient débitées en planches et vendues comme bois de chauffage.
Des bateaux plus petits remontaient le fleuve, ils étaient chargés de sel. Le port de Souillac avait pour rôle principal de recevoir ce produit qui était stocké dans des magasins, avant que les rouliers l'emporte sur leur charrette, vers le massif central. Le tabac et certaines denrées coloniales faisaient également partis de la remonte, qui devait avoir lieu jusqu'à Carennac.Le lieu dit « Port del sal » à proximité de ce village existe toujours.

Jusqu'au début du XX° siècle, les voyageurs traversaient la rivière sur des bacs ou naus, au Port de Creysse et à celui de Laveyssière, dit Port de Montvalent, qui était situé au dessus de Gastépo, sous Pérical. Gastépo alors s'appelait Le Palet. Il existe ainsi dans les écrits anciens et sur le plan Napoléonien. Il convient d'ajouter toute une flottille de barques de pêche servant aussi aux paysans pour transporter toutes sortes de marchandises et récoltes.
La pêche en rivière a toujours été à Creysse une activité essentielle, officielle ou clandestine, elle a permis à des générations de petits paysans, de mieux vivre et de mieux manger.
Comme toute rivière navigable ou flottable, la Dordogne sous l'ancien régime a appartenu au roi, mais nos chers vicomtes turennois en étaient les vrais possesseurs, avec les abbayes de Tulle, de Beaulieu et de Carennac. Ce n'est qu'au XVIII° siècle que le pouvoir royal a contesté cette possession.

 

COURS D'EAU NAVIGABLE OU SEULEMENT FLOTTABLE

Dans sa partie quercinoise, la Dordogne est considérée comme rivière flottable et navigable à la descente seulement, lorsque l'eau est dite marchande ou de voyage (selon un édit royal de 1779), mais les mariniers de la Haute Dordogne la considèrent comme dangereuse en plusieurs endroits précis. De plus, les inondations occasionnaient des changements de cours, provoquant des tourbillons là où il n'y en avaient pas.
A la fin du XVIII° siècle, on pensa rendre le fleuve plus navigable en faisant sauter des rochers, et en déblayant les passages obstrués. Il serait alors possible d'exploiter et d'exporter le charbon d'Auvergne par bateau. Certaines municipalités sont favorables à ces travaux. Celle de Souillac craignit que cela ne nuise au monopole du débarquement du sel venu de l'Atlantique. Il est alors question de rétablir le chemin de halage, d'abord entre Souillac et Meyronne, puis en amont, mais ces projets n'aboutiront pas ; l'inertie administrative et la terrible inondation de 1783, qui bouleversa les berges et modifia le fond de lit de la rivière, interrompirent les travaux qui ne furent jamais repris.
Après la révolution, le chemin de halage était une préoccupation constante qui pris fin avec la construction du pont de Souillac. On en revint aux mêmes problèmes, et la Dordogne, si elle n'est pas navigable, doit alors appartenir aux communes riveraines.

 

LA PROPRIETE DES BACS

Sous l'ancien régime, les deux ports de Creysse appartenaient au Vicomte de Turenne, qui chargea le Seigneur de Creysse, qui sous-afferma les bacs, de leur gestion. Il doit fournir les bateaux nécessaires aux services des ports.
A la révolution, le décret du 28 mars 1790 abolit les droits féodaux, exceptés les droits de bac et de voiture d'eau, cependant les propriétaires doivent se munir de leurs titres. Deux ans plus tard, le 28 avril 1792, nouveau décret ; les droits exclusifs des bacs sont supprimés : il sera libre à tout citoyen d'en posséder un. On peut donc supposer que Montvalent et Creysse (pour le bac de Laveyssière) et Saint Sozy et Creysse (pour le bac du port) se sont partagés les profits des bacs et l'entretient des bateaux, confiés aux habituels pontonniers. (Il faut savoir que Meyronne, n'était pas encore une commune, elle ne s'est créée qu'en 1848, en prenant une partie du territoire communal de Saint Sozy).
Sous le directoire, le 6 brumaire an VII (1798) paraît une loi. Elle supprima la liberté d'exploitation et donna à la république la propriété des droits perçus. Les propriétaires munis de leurs titres se verront remboursés de leur matériel et les préposés à la régie des domaines qui en prendront possession. En 1799, on peut considérer que les bacs sont nationalisés.
Les municipalités sont alors furieuses d'avoir été dépouillées d'une source de revenus depuis 1792, cependant, les préfets, nommés par le consulat à partir de 1800, n'ont pas l'intention d'interrompre le trafic des bacs en entrant en conflit avec les municipalités. Les passeurs sont des riverains, de père en fils. Ils sont habitués aux difficultés des traversées. De caractère ombrageux, ils sont capables de se mettre en grève à la moindre provocation.
Jusqu'en 1824, les choses traînent, puis les contributions indirectes décident que les bacs seront désormais adjugés aux enchères publiques. Les Ponts et Chaussées, de leur côté, se chargent de contrôler l'état des abords et celui des bateaux.
En 1824, le 14 mai, une délibération du conseil municipal de Creysse fait état du manque d'adjudicataire pour le bac du Port de Creysse, et, pour cette raison, le préfet parle de la suppression définitive du bac sur la Dordogne. Les choses durent s'arranger, car en 1887, le 30 janvier, soit 63 années plus tard, il fut question de construire une maisonnette pour le batelier.
Deux autres délibérations, la première de 1878, indiquèrent que l'abordage du bac de Montvalent est impraticable et qu'il est quand même situé non loin de la gare et donc d'une importance considérable depuis l'ouverture de la ligne Brive – Capdenac en 1862. Pour la deuxième délibération, datée de 1887 et concernant toujours le bac de Montvalent, le conseil émit le vœu, que l'administration des Ponts et Chaussées devait faire le nécessaire pour rétablir la circulation, interceptée depuis longtemps au bac de Montvalent.
Les constructions des ponts de Gluges (1845), Meyronne (1847) portèrent déjà à cette époque un mauvais coup aux bacs qui, petit à petit, virent la clientèle décliner.
A leur apogée, ces bacs étaient très importants. Le bac de Creysse, auquel aboutit un itinéraire majeur du Moyen Age au XVI° siècle (chemin royal, dit des pèlerins). Le bac de Montvalent a dû appartenir, sans nul doute, d'abord au vicaire de Brassac Alvignac, puis après 1178, aux vicomtes de Turenne. (La villa de Brassac, petite vicomté, qu'aliéna les Turennes, était située juste en face du bac de Pérical dans la plaine,sous le village de Montvalent).
Le port de Creysse était d'un bon profit, surtout lors des afflux de pèlerins, et le vicomte en céda des parts à des moines ou à des créanciers. Certains passages nécessitèrent une véritable organisation. En 1324 et 1335, le sénéchal du Quercy écrit aux maîtres de la batellerie de Creysse et de Montvalent, pour leur ordonner de mettre tous les bateaux disponibles à la disposition de Charles le Bel et de Marie de Luxembourg, puis Philippe de Valois et du Prince Jean, duc de Normandie.
En 1404, le chef batelier avait 10 aides sous ses ordres et pendant la semaine sainte, fit passer la Dordogne à 4 000 pèlerins. A cet effet, on fit venir une « nau » d'Argentat.
Il y avait aussi des privilégiés ; nos amis Martelais faisaient partis des gens qui avaient des droits sur les passages des bacs.
En 1547, les habitants de Martel rappelèrent qu'ils avaient une exemption de « naulage » aux ports de Creysse et de Montvalent, mais que les bateliers se montrèrent rétifs et voulurent les faire payer. C'est la raison pour laquelle, baillis, syndics et habitants se rendirent sur les lieux et se firent transporter d'une rive à l'autre, et vice versa, solennellement, pour réaffirmer leurs droits. En échange de cette exemption, ils versèrent annuellement 13 livres aux frères mineurs ou cordeliers du grand couvent de Martel, ce qui est peu.

 

CARACTERISTIQUES DES BACS

Trois appellations sont connues pour différencier les modèles sur la Dordogne. On les appelle, nau, passe cheval ou batelet, selon leur taille. Leur forme est allongée, rectangulaire aux deux extrémités, qui sont légèrement relevées. Leur taille va de 10 à 18 mètres de long pour les naus ; 6 à 9 mètres, pour les passes chevaux.
Leur contenance est de 15 personnes ou 8 chevaux pour les petits naus ; 60 personnes ou 12 chevaux pour les grandes. Le passe cheval contient 8 personnes ou 6 chevaux.
Vers 1845, à cause de l'augmentation du trafic, on commença à installer des trailles avec câble acier aérien relié au bac, pour aider à la traverse et éviter les dérives éventuelles. Les bateaux sont, comme les gabares, construits à Spontour ou Argentat et descendus par grandes eaux. Mais pour accoster les bacs, il fallait faire d'importants travaux sur chaque rive de la rivière. Il fallait en toute logique assurer une profondeur minimale de l'eau aux endroits déterminés. Il était alors nécessaire de construire des cales d'abordage souvent protégées par une digue, ou bien alors, sur une des rives, on creusait dans le lit de la rivière un bassin, qui pouvait avoir 40 mètres sur 20 .

 

LA PECHE ET LES POISSONS

Sous l'ancien régime, le droit de pêche appartenait, comme le droit de bac, aux seigneurs, en l'occurrence le vicomte de Turenne. Son gouverneur (arrente) aux riverains, différente payssières (lieu de pêche), mais il céda aisément le droit de pêche à ses vassaux, les seigneurs riverains, qui eux, pêchaient sur des longueurs de rivières bien précises, établies d'un lieu dit à un autre. Aussi, tous ces droits prétendus se chevauchaient et devaient provoquer d'incessants conflits. Le prix des rentes était, par exemple, évalué à 15 sous par an et deux brochets de 15 livres chacun, portable au Château, le premier dimanche de carême ou huit jours après. Un document ancien nous éclaire sur le droit d'affermage dans lequel il est stipulé que le châtelain de Montvalent afferme la pêche de l'embouchure de la Tourmente à l'arrivée de la paroisse de Creysse, soit environ 8 km. En 1782 l'acheteur de la Châtellenie de Montvalent afferma le bac de Gluges et la pêche pour 9 ans.
La pêche est devenue libre sous la révolution. L'état reprend ses droits en l'an VII (1798) puis en 1799. La Dordogne alors est divisée en cantonnements, et le soin de la pêche confié à des fermiers sur adjudication. Souvent ils s'associaient pour acheter le matériel et entretenir les barques, ils accordaient également des licences de pêche.
D'innombrables conflits sont alors présents tout au long du XIX° siècle, sur les mœurs véritables des pêcheurs de la Dordogne.

De nombreux délits de pêche, surtout la nuit, sont constatés, ou bien alors de jour avec des engins prohibés. En 1852, les délits de pêche sont si nombreux, qu'on leur attribua (déjà) une certaine raréfaction des poissons. Les fermiers étant privilégiés, accordaient le droit de pêche, mais se réservaient celui au grand filet appelé « escave » qu'ils entendaient conserver exclusivement pour eux. Aussi, les pêcheurs oubliaient souvent de s'acquitter du montant des licences. Pour cette raison, en 1858, Alexandre Materre, propriétaire à Sainte Catherine, fermier de pêche, réclama des licences de pêche non payées à 14 pêcheurs et cultivateurs. De nombreux procès eurent lieu tout au long du XIX° siècle avec les administrations de la pêche et des eaux et forêts.
Toutes les espèces de poissons, exceptées le sandre, étaient présents et abondaient depuis de nombreux siècles dans les eaux claires de la rivière. Ce sont toujours les mêmes espèces qui de nos jours, malheureusement, se raréfient considérablement et c'est bien regrettable
Au début du XX° siècle, celui qui voulait se régaler d'une friture prenait sa ligne, suivait les berges et ramenait rapidement un beau panier. Ce dernier renfermait souvent des vandoises, des ablettes, des chevesnes, qui sont des poissons de surface. Les cordes posées le soir attrapaient durant la nuit les barbeaux, anguilles, etc…
Des pêcheurs aux engins, moyennant une licence, approvisionnaient les auberges du village. Il était courant à cette époque d'aller déguster le dimanche une friture à Creysse.
Il est également important de parler d'une espèce qui abondait dans les eaux de la Dordogne et qui de nos jours a presque disparue, quoique certains soient pris par ci par là, ce qui laisse supposer un éventuel retour, je veux parler du roi des poissons, par sa splendeur, sa taille et sa force, c'est aussi le poisson des rois par la finesse de sa chair, le saumon, connu dès la plus haute antiquité. Au siècle dernier, il pullulait tellement dans la rivière que les fermiers devaient s'engager à ne pas nourrir leurs valets de saumons plus de trois fois par semaine ! Qui, maintenant, pourrait en promettre deux fois par an ? La vie de ce prestigieux poisson, maintenant mieux connue, est une véritable épopée, qui se partage entre l'océan et les eaux douces.

 

DE NOS JOURS

Aujourd'hui la rivière, en montagne ou comme à Creysse en plaine, garde une allure rapide, mais son débit est très inégal. La fréquence des pluies en hiver, puis du printemps, la fonte des neiges du plateau des milles vaches et des monts d'Auvergne provoquent souvent des crues, mais elles sont bien moins violentes qu'aux siècles derniers.
L'aménagement de la haute vallée, par la construction de barrages hydroélectriques, a permis de réguler le cours de la Dordogne en la canalisant. Elle est devenue un territoire de loisirs aquatiques, envahi à la belle saison par de nombreux canoës.

 

CONCLUSION

La Dordogne est l'une des plus longue rivière de France et passe pour en être la plus belle. La variété et la beauté des paysages qu'elle traverse, les merveilles architecturales, échelonnées sur ses rives, font de la vallée une voie touristique de premier ordre. Ce patrimoine remarquable, que les habitants s'attachent à entretenir et à mettre en valeur n'est malheureusement pas à l'abri du progrès technique, qui peut rendre désormais possible la modification rapide et inévitable de ces territoires imprégnés par des siècles d'adaptations douces.
Aussi, une vigilance de tous les jours s'impose; sur la qualité de l'eau et sur l'environnement. Il faut garantir à tout prix les vertus de notre patrimoine, afin de transmettre ce dernier aux générations futures dans les meilleures conditions.


Robert Bourdier


Creysse, Mars 2005

Sommaire

Couverture
Histoire de la rivière
Cours d'eau navigable
La propriété des bacs
Les bacs
Pêche et poissons
De nos jours
Conclusion